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Le Soufi et l’instant intemporel
L’homme primordial, avant la perte de l’harmonie édénique, voyait les choses de l’intérieur, dans leur substantialité et dans l’Unité ; après la chute, il ne les voyait plus que de l’extérieur et dans leur accidentalité, donc en dehors de Dieu. Adam est l’esprit (rûh) ou l’intellect (‘aql) et Eve est l’âme (nafs) ; c’est à travers l’âme – complément « horizontal » de l’esprit « vertical », et pôle existentiel de l’intelligence pure – ou à travers la volonté qu’est venu le mouvement d’extériorisation et de dispersion ; le serpent tentateur, qui est le génie cosmique de ce mouvement, ne peut agir directement sur l’intelligence, il doit donc séduire la volonté, Eve. Quand le vent souffle sur un lac parfaitement calme, le reflet du soleil se trouble et se segmente ; c’est ainsi que la perte d’Eden s’est accomplie, que le reflet divin s’est brisé. La Voie, c’est le retour à la vision de l’innocence, à la dimension intérieure où toutes les choses meurent et renaissent dans l’Unité, - dans cet Absolu qui est, avec ses concomitances d’équilibre et d’inviolabilité, tout le contenu et toute la raison d’être de la condition humaine.
Et cette innocence, c’est aussi l’ « enfance » qui « ne se soucie pas du lendemain ». Le soufi est « fils du moment » (Ibn el-waqt), ce qui signifie tout d’abord qu’il a conscience de l’éternité et que, par son « souvenir d’Allâh », il se situe dans
l’« instant intemporel » de l’« actualité céleste » ; mais cela signifie également, et par voie de conséquence, qu’il se tient toujours dans la Volonté divine, c'est-à-dire qu’il réalise que le moment présent, c’est ce que Dieu veut de lui ; il ne désirera donc pas être « avant » ou « après », ou jouir de ce qui, en fait, se situe en dehors du « maintenant » divin, - cet instant irremplaçable où nous appartenons concrètement à Dieu, et ce seul instant où nous pouvons, en fait, vouloir lui appartenir.
Frithjof Schuon
Extrait de : « Comprendre l’Islam »
L’histoire du Sultan Ya‘qûb, bâtisseur de la Koutoubia
et les Awliyas
Au Maghreb, alors que Le Shaykh al’Uraïbi était toujours en pérégrination, Ya‘qûb l’Emir des croyants eut une vision qui lui fit ressentir les états éprouvés par ceux qui veulent s’engager dans la Voie. Le remords d’avoir fait assassiner son frère pour l’évincer du trône, la force de son repentir provoquèrent en lui des états spirituels authentiques, commuant ainsi sa faute en une grâce.
« Mainte rupture amène une nouvelle union », et « combien les recoins des cœurs cachent-ils de secrets ! » Ya‘qûb s’étant confié à une femme de la Voie (murîda) qui avait ses entrées au palais, celle-ci lui expliqua ce qu’il ressentait et, comme il demandait qui pouvait le guérir de son mal, / elle lui conseilla le cheikh Abû Madyan, le plus grand des maîtres à cette époque. Ya‘qûb alors manda de façon si pressante et si suppliante le cheikh Abû Madyan que celui-ci, qui se trouvait alors à
Bigâya (Bougie), répondit à son appel, déclarant :
- En lui obéissant, j’obéis à Dieu – Gloire à Lui – mais je n’arriverai pas jusqu’à lui, je mourrai à T’lemcen. Arrivé dans cette ville, il dit aux envoyés de Ya‘qûb qui l’escortaient :
- Saluez votre maître et dites-lui que c’est auprès d’Abû al ‘Abbâs al‘Uraïbi qu’il trouvera la guérison. C’est ainsi que mourut à Tlemcen notre maître Abû Madyan.
Les envoyés transmirent le testament du cheikh Ya‘qûb qui envoya partout des émissaires à la recherche de ce cheikh al‘Uraïbi. / On le trouva enfin. On le mit au courant et lui reçut la confirmation divine de se rendre auprès de Ya‘qûb qui se réjouit de sa venue. Il s’empressa de faire sacrifier rituellement une poule et étrangler une autre, puis ordonna de les cuire séparément et les présenta toutes deux au cheikh en l’invitant à partager son repas. Le cheikh examina les deux plats, fit enlever la poule étranglée en s’écriant :
- Qu’est-ce ? un cadavre !
Et mangea l’autre. Voyant cela, Ya‘qûb se confia à lui et devint son serviteur. Il reçut l’ouverture spirituelle et renonça à son royaume qu’il confia à son fils – pense à ce qu’était ce royaume et / qui était Ya‘qûb ! – et ne s’occupa plus que de suivre l’enseignement du cheikh Abû al ‘Abbâs, affermissant son pas dans la voie de la sainteté sous son influence spirituelle et sur l’indication de notre maître Abû Madyan.
Il advint que les habitants du pays eurent besoin de pluie. Le cheikh, sur sa mule, et Ya‘qûb à cheval, quittèrent Marrakech pour se rendre à un ermitage (râbita). Là le cheikh Abû al ‘Abbâs ordonna à Ya‘qûb de diriger la prière des rogations pour la pluie, en faveur des musulmans.
- Tu en es plus digne que moi, objecta Ya‘qûb. Mais le cheikh lui dit que tel était l’ordre qu’il avait reçu. Ya‘qûb dirigea donc la prière, invoqua Dieu et aussitôt la pluie tomba.
Extrait de : « La Risâla » de Safî al Dîn
L’Amour parut et mit feu au monde entier
1. Dans la prééternité, le rayon de Ta beauté s’exhala en une
lumineuse apparition.
L’amour parut et mit feu au monde entier.
2. Ta face fit une apparition, l’ange la vit, il n’avait pas l’amour.
Mû par cette jalousie, il devint le feu même et tomba sur
Adam.
3. La Raison aurait voulu allumer sa lampe à cette flamme.
L’éclair de la divine jalousie flamboya et bouleversa
le monde.
4. La prétentieuse voulut aller au spectacle du mystère,
la main du monde invisible vint frapper au cœur l’indigne
de confidence.
5. Les autres hommes ont tous tiré au sort la vie aisée.
Ce fut notre cœur affligé qui tira au sort le chagrin d’amour.
6. L’âme supérieure eut la passion de la fosse de ton menton.
Elle porta donc la main à l’anneau de cette chevelure
toute bouclée.
7. Hâfez écrivit le livre de joie d’amour de Toi le jour
où il tira un trait sur les attaches qui font le cœur heureux.
Ghazal 148
Hâfez de Chirâz
Extrait de : « Le Divân »
L’incendie de l’âme
La raison, ou Intellect, considère les dernières conséquences de tout acte, tandis que l’amour vole vers le ciel sans se soucier des résultats, laissant la science et l’étiquette à l’Intellect. Cette idée trouve un écho dans la poésie de Muhammad Iqbâl, à cet égard loyal adepte de Rûmî.
Alors que l’Intellect est heureux de grignoter des mets délicats, nuql, produits des sciences héritées, naql, l’Amour est vision. L’Intellect ne voit que le monde de la matière et croit que les six directions sont la limite, tandis que l’Amour connaît le chemin du royaume de l’illimité et possède, caché derrière les voiles de sang, un jardin de roses. Rûmî rappelle à son lecteur le mystique Hallâj, qui « renonça à la chaire de prédication pour la potence », car c’est seulement en devenant un martyr, shahîd, de l’Amour que l’on peut devenir un témoin, shâhid, et témoigner publiquement de la puissance de l’Amour – ce qui est impossible pour le prédicateur en chaire, lié à la loi, contraint de discourir des devoirs religieux. Comme Hallâj, l’amoureux sait qu’une fois tué par l’Amour, c’est l’Amour même, ou sa beauté, qui paiera la récompense pour le sang versé. L’Intellect est le qâdî, le juge ; mais quand l’Amour apparaît, il perd son turban, insigne de son rang – peut-être même le mettra-t-il en gage pour obtenir le gobelet de l’Amour ! Et l’on rapporte d’étranges manèges quand l’Amour arrive en ville :
La clameur de l’Amour changea la prison en paradis :
Monsieur le juge Intellect, trouvé ivre sur son banc !
On alla demander au grand professeur Raison :
« Pourquoi cette terrible émeute dans l’Islam ? »
Le mufti Premier Intellect répondit par une fatwâ * :
« C’est le temps de la résurrection – où serait le licite et l’illicite ? »
Le prédicateur Amour vint à la ‘îdgah ** de l’union
Ceint de l’épée Dhu’l-fiqâr et dit : « Loué soit le roi
Qui répand des âmes pareilles à des joyaux
Puisées dans l’océan de Nulle Part … »
Annemarie schimmel